Alors, et même si j'adore ça, je commence à ne plus bien savoir où j'habite. Ou plutôt si. Je sais justement où je vis. Ici, au soleil, au bord de la mer, dans une ville qui de jour en jour se fait de plus en plus mienne. Avec des gens que j'aime. Que je dois quitter tous les 5/6 jours. Et je souffre chaque fois un peu plus de ces transitions. Des ces arrachements d'un endroit à un autre. Quitter les gens quelques jours... pour en retrouver d'autres. M'habituer et profiter des uns quelques heures, pour mieux les quitter encore et encore. Revenir en décalage complet, avec une phase de transition de plus en plus difficile à gérer. L'esprit encore là-bas, pas encore ici... ou l'inverse. Et même si je sais que d'un côté ou de l'autre de l'avion je suis heureuse de trouver ou retrouver des gens, des lieux... Juste la phase de transition entre les deux, le changement de mode "cerveau" qui demandent chaque fois un peu plus encore de gymnastique.
J'ai perdu l'envie de raconter ce que je vis à chaque fois que je m'en vais. Alors je joue mon autiste et ne réussis plus à communiquer. "C'était bien ?"... "Oui super". Ne pas aller beaucoup plus dans les détails, ne pas raconter ce qui de toute façon est inracontable, tant le partage des émotions et des vécus est bien trop personnel. Tant la frontière entre toutes mes différentes vies est infranchissable pour les uns et les autres. Perpétuel abandon.
Quitter en permanence. Abandonner. Laisser. Retrouver un lit dans un endroit, puis dans un autre, puis un autre, puis un autre. Se coucher la tête toujours vers la droite mais ne plus bien savoir si je regarde un mur, ou une fenêtre, ou une porte. Et au fond, qu'importe. La plus grosse difficulté n'est pas ce mouvement perpétuel. Au contraire c'est ma drogue, mon essence de vie, la manière dont j'ai grandi et me suis construite. Mais à contre-partie, ma vie ne repose que sur des ruptures de lieux, de gens, de modes de vie...
La difficulté est plutôt de "s'arracher". Le moment où je ne suis plus vraiment là, mais pas encore ailleurs. L'entre deux... La tristesse de quitter, de laisser, d'abandonner. Et même si la plupart du temps ce n'est que pour quelques heures ou quelques jours, je vis de plus en plus mal les transitions. Parce que je sais que je suis bien dans les deux lieux et dans les centaines d'autres où je me suis posée un jour, une année, une semaine. Des dizaines de chez-moi ou de lieux d'attaches. C'est pour ça aussi que je sème des bouts de moi un peu partout involontairement. Des cartes bleues, des trousses de toilettes, des chargeurs de téléphone. Car j'ai semé tant et tant de petits bouts de vie partout dans le monde qu'il faut bien le matérialiser autrement que par des sentiments insaisissables. Et même si l'actualité n'est pas de choisir les uns ou les autres de tous ces lieux... j'y pense parfois. Avoir tant d'attaches dans tant de lieux. Avoir vécu dans tant d'endroits et savoir qu'ils sont tellement nombreux les lieux où je pourrais un jour vivre et revivre. Mais que jamais cela ne sera possible. Savoir qu'il existe tant d'endroits qui me correspondent... mais l'impossibilité de les accorder autrement que par des passages furtifs. Un puzzle. Un immense puzzle que l'on ne peut pas assembler. Que je ne pourrais jamais réassembler...
Et pourtant, pour rien au monde je n'abandonnerai ces petits bonheurs... D'être hier à 14h sur la photo n°1, dans un monde de noir et blanc... de retour à 17h dans un monde de couleurs de bord de mer et demain déjà repartie... Ici, là-bas, ailleurs. Aujourd'hui, demain, hier. Juste s'arracher d'un endroit à l'autre... Partir. Quitter. Et apprivoiser ces sentiments permanents de départs. Avec cette douleur bien ancrée systématiquement dans mon cœur de départ.



(difficile d'écrire ce billet... tant il remue de sentiments contradictoires... et de fondements de celle que je suis... par sa complexité et sa multiplicité...)

Qu'il est facile de bâtir des murs. De s'enfermer et de se protéger de tout ce que l'on ne veut plus vivre. Qu'il est facile de se murer dans une réalité bien à soi. Un idéal très confortable qui ne demande aucune confrontation avec certaines souffrances.
D'autant que la nouvelle serveuse du bar d'en bas commence son rituel. Tous les soirs depuis 3 semaines au moment de la fermeture après minuit... pendant 20 minutes, elle tire les tables en fer sur les pavés au lieu de les soulever. A intervalles réguliers toutes les minutes. Un fracas au moment de sombrer dans le sommeil. De plus en plus angoissant. J'ai décidé d'aller glisser un mot dans la boîte aux lettres pour leur demander de les soulever histoire d'éviter de réveiller tout le quartier. Car de soir en soir je suis moins tolérante sur cette nuisance. D'autant qu'environ 20 minutes plus tard c'est le lourd rideau de fer que le patron descend comme un fou furieux.




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